Willy Ronis

Willy Ronis occupe une place à part dans mon cœur.  S’effaçant quelque peu derrière la notoriété mondiale de Robert Doisneau, il n’en reste pas moins un grand monsieur de la photographie humaniste. Il  a été comme Doisneau énormément édité.  J’aime chez lui son regard sur Paris mais aussi ses superbes images de Provence où il possédait une maison à l’Isle-sur-la-Sorgue.

Une grande et belle exposition lui a été consacrée en 2005 à Paris, Willy Ronis était d’une modestie incroyable, voici ce qu’il déclarait au sujet de cette exposition :

J’ai eu mon premier appareil à quinze ans. J’ai fait ma première photo de Paris deux ans plus tard, en 1927 : la tour Eiffel, bien sûr. Parisien de naissance, il était normal que ma ville, ceux que j’y croise, qui y peinent et s’y distraient soient mes motifs naturels.

Le grand honneur d’exposer mon travail sur Paris dans le salon d’accueil de l’Hôtel de Ville, j’y suis extrêmement sensible et je tiens à en exprimer ici ma sincère gratitude.

La quasi-totalité des images présentées sont des photographies de hasard, parce que mon appareil ne me quittait jamais et parce que la rue offre à l’esprit curieux un spectacle permanent.

Ma vision fut-elle totalement objective ? Je serais présomptueux d’y prétendre. J’ai du moins veillé à demeurer honnête, à ne pas truquer, à respecter mes semblables. Ma modeste fierté est, je l’espère, d’y être parvenu.

Il naquit en 1910 dans le 9e arrondissement, cité Condorcet d’un père juif ukrainien, photographe de quartier et amateur d’opéra, et d’une mère juive lituanienne, professeur de piano. Il se passionne pour la musique et le dessin, mais penche plutôt pour la musique et rêve d’être compositeur. En 1936, au décès de son père et à la faillite de son studio de portrait, il s’essaie au reportage en effectuant des piges pour la presse de gauche dont il partage les idéaux.

Après la guerre, à l’instar de Doisneau, il décroche des commandes pour de grands magazines comme Time, Life, Point de Vue, Regards, et entre à l’agence Rapho. C’est la grande époque de la photographie humaniste française et Willy Ronis couvre tous les sujets parisiens. Il multiplie ensuite les voyages en Europe, les reportages sociaux (grèves chez Citroën-Javel, retour des prisonniers de la Seconde Guerre mondiale, célèbre portrait du ‘Mineur silicosé en 51) et entre à l’agence Rapho. En 1947, il commence à arpenter Belleville, ce qui donnera naissance à un livre culte Belleville-Ménilmontant, maintes fois réédité depuis 1954. Mais le tournant des années 1960 amorce une période moins prospère et il quitte Paris en 1972. Il s’installe à l’Isle-sur-la-Sorgue où il possède une maison. Il se consacre dès lors à l’enseignement et à des reportages en Provence.

Le destin va le surprendre au début des années quatre-vingt. Alors qu’il atteint l’âge de 70 ans, un éditeur lui propose de rassembler ses photographies dans un livre rétrospectif. Paru en 1980, Sur le fil du hasard obtient le prix Nadar et relance brusquement Willy Ronis sur le devant de la scène. Ses images font l’objet d’un incroyable engouement, et de nombreuses personnes se reconnaissent sur ses photographies. Livres, publications, expositions se succèdent, à Paris, New York, Moscou, Oxford. Il décide alors de revenir à Paris, dans son cher 20e arrondissement où il vivra jusqu’à sa mort le 12 Septembre 2009, à 99 ans. En 1983, Willy Ronis a légué son oeuvre à l’État français.

Voici trois photographies mythiques,  avec en prime ses propres commentaires.

La péniche aux enfants, 1959

Ma photo où le hasard a joué le plus grand rôle est sans conteste La péniche aux enfants. C’était en janvier 1959. Je me trouvais sur le pont d’Arcole, et je vois, remontant la Seine, un train de péniches énorme. J’avais fait déjà une vingtaine de clichés, et je me disais « bon, ça va suffire. » Je m’apprêtais donc à repartir. Et puis, je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai dû être alerté par quelque chose. Était-ce des cris d’enfants ? C’est possible. Je me suis penché, et j’ai vu arriver sous moi la dernière péniche du train, avec deux petits gosses dans le fond de cette péniche vide, qui jouaient comme dans une cour d’immeuble. Alors là, je n’ai pas eu le temps de voir si j’étais bien sur l’infini et si j’avais le bon objectif. J’ai visé et j’ai appuyé. J’ai rarement eu le coeur aussi battant que sur le chemin du retour, jusqu’au moment où j’ai terminé le développement du film. Parce que je m’étais rendu compte que j’avais vécu un moment exceptionnel, et que si je pouvais en tirer une bonne image, ce serait vraiment un beau cadeau. Eh bien, je n’ai pas été déçu, ça a été un beau cadeau. J’ai eu de la chance.

Citation de Willy Ronis extraite du film Autoportrait d’un photographe, de Michel Toutain et Georges Chatain, 1983, 52’ (production Pyramide Productions)

Les amoureux de la Bastille, 1957. Affiche toujours éditée par les éditions du Désastre.

En 1957, au cours d’une de ses balades dans Paris, Willy Ronis monte au sommet de la colonne de Juillet. Après avoir pris quelques photos, il aperçoit un couple contemplant les toits de Paris, qui lui tourne le dos. Il prend vite une photo, en catimini, puis redescend. Plus tard, la photo sera beaucoup publiée, dans des magazines, des livres, en cartes postales, en posters, en puzzles. Willy Ronis, qui a l’habitude de recevoir des lettres de gens qui se reconnaissent sur ses photos, s’étonne que personne ne se manifeste. Il s’agit certainement d’un couple d’étrangers en visite à Paris, qui ignore totalement l’existence de cette photo. Mais en 1988, le hasard va les réunir. « Je faisais une exposition au Comptoir de la photographie, une très jolie petite galerie rue du Faubourg-Saint-Antoine, sur le thème des amoureux, à l’occasion de la Saint-Valentin », raconte Willy Ronis. « Il y avait mes photos au mur et mes livres sur le comptoir. Un monsieur s’approche de moi avec mon livre sous le bras, et il me demande de le lui dédicacer. Puis soudain il me confie : « Vous savez, Monsieur, vos amoureux de Paris, ils ne sont pas bien loin, à quatre cents mètres d’ici, de l’autre côté de la colonne. Je les connais depuis toujours, ils tiennent un bistrot et quand ils prennent leurs vacances, c’est moi qui les remplace au comptoir. C’est tout juste si je ne suis pas tombé par terre ! Je suis allé les voir, ils s’appelaient Riton et Marinette, et j’ai vu qu’ils avaient le poster encadré dans le café, qui se trouvait à l’angle de la rue du Faubourg-Saint-Antoine et de la rue des Tournelles. Ils m’ont accueilli cordialement. Ils n’étaient montés qu’une seule fois sur la colonne, ils s’en souvenaient parfaitement. Ils venaient de l’Aveyron et, à l’époque, ils n’avaient pas encore le bistrot. Ils ne l’ont eu que deux ou trois ans plus tard, alors qu’ils étaient mariés. Et le plus étonnant, c’est que sur la photo, dans la direction où ils regardent, on voit le coin de l’immeuble où se trouve le bistrot ! »

Extrait de Virginie Chardin, Paris et la photographie. Cent histoires extraordinaires, de 1839 à nos jours, Parigramme, 2003.

Avenue Simon Bolivar, 1950

Cette photo, je l’ai faite en 1950. J’étais là, dans cet escalier, j’attendais quelque chose, parce que je voulais qu’il y ait un peu de monde qui passe. À un moment donné, j’entends une voix de femme derrière moi, qui parlait à son enfant, qu’elle tenait dans ses bras. J’ai attendu qu’elle me dépasse, et miracle, miracle qui arrive quelquefois dans la photographie : quand elle est arrivée en bas, est passé cet attelage étonnant – car même en 1950 il n’y avait plus tellement d’attelages avec des chevaux. Et ce qui est amusant, c’est qu’il y a en même temps cet ouvrier municipal, qui en train de réparer ses feux tricolores, et des femmes qui promènent leurs enfants dans des poussettes derrière. Et puis le petit cordonnier qui parle avec le client. Et le petit chat noir, en bas de l’escalier. C’est une photo pleine d’histoires !

Citation de Willy Ronis extraite du film Autoportrait d’un photographe, de Michel Toutain et Georges Chatain, 1983, 52’ (production Pyramide Productions)

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